bergman_marionnettes_8Aus dem Leben der Marionetten

"On ne l'a pas aimé, mais il compte au nombre de mes meilleurs films" a dit Bergman à propos de De la vie des marionnettes. Le film est certes très bon, mais au final peu bergmanien. Pas du tout impersonnel, mais différent de ce à quoi nous avait habitué le maître suédois. Tourné en langue allemande en Allemagne de l'Ouest, donc loin de la terre natale du réalisateur, et avec des acteurs issus du monde du théâtre dont ne se détache aucune figure connue rencontrée précédemment chez Bergman, le film est certainement le plus noir et le plus désespéré de son auteur.

Très cru, très dérangeant, il sonne comme une sorte de conclusion des plus pessimistes. Les décors sont sordides (peep-show, cabinet de psychiatre...), il y a beaucoup de sexe (même s'il n'est pas forcément représenté), beaucoup de violence (même si elle n'est pas forcément physique). L'esthétique est très dépouillée, très sobre, loin du lyrisme de Cris et chuchotements. Très naturaliste dans sa démarche, De la vie des marionnettes est un film clinique d'une extrême noirceur. Il se présente comme une analyse minutieuse qui se clôt par une synthèse, un rapport psychiatrique qui recueille les témoignages de chaque protagoniste, analyse chaque personnage et chaque événement précédant et suivant la "catastrophe" pour aboutir à une déduction bouleversante. Très carré, parfaitement construit avec une chronologie éclatée parfaitement dosée, le film est d'une clarté déconcertante. Peut-être trop limpide, trop évident d'ailleurs...

Il est composé essentiellement de scènes de dialogue parfois longuettes mais qui prennent tout leur sens à la fin du film, et qui tentent de décortiquer, de décomposer les événements pour comprendre ce qui a bien pu conduire Peter Egermann au meurtre d'une prostituée. Bergman s'identifie complètement à ses personnages, s'inspire de sa vie et de personnes réellement côtoyées (l'homosexuel entre autres) : Flaubert disait "Madame Bovary, c'est moi", Bergman pourrait tout à fait reprendre cette formule pour Peter ou même Katarina. L'analyse psychologique est très fine, on est proche de la psychanalyse.

Comme dans Persona, Bergman poursuit son travail sur le gros plans et les visages pour un résultat fascinant qu'on pourrait passer des heures à analyser. Visages découpés, déformés par les cadres et les ombres; lacérés, maltraités, effrayants, impassibles. Les masques tombent peu à peu, les personnages se révèlent entièrement à nous. Loin de l'analyse socio-politique bAus_dem_Leben_der_Marionetten_01ateau, le réalisateur dénonce le conditionnement à la fois volontaire et involontaire des êtres par la société. C'est ce conditionnement qui a conduit Peter à l'asile psychiatrique, c'est ce conditionnement qui chaque jour détruit des vies. Nous devenons des marionnettes impuissantes, grimées, torturées, incapables de s'exprimer et d'extérioriser nos sentiments. Mais qui donc tire les ficelles ?

"Ce n'est qu'en tuant une personne qu'on la possède vraiment. Ce n'est qu'en se tuant qu'on se possède soit-même..."