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Russian Ark,
A la recherche du temps perdu...

Traverser la totalité du musée de L'Ermitage en un seul plan-séquence, tel est le pari technique et esthétique plus qu'ambitieux choisi par Alexandre Sokourov pour réaliser L'Arche Russe. Un pari de taille qui aurait pu s'avérer aussi plus que foireux. Il y a bien sûr quelques erreurs de mise en scène inévitables, quelques maladresses regrettables, quelques icohérences, mais le résultat reste subjuguant - un des grands moments de Cinéma du 21ème siècle. Plus de 300 acteurs, des centaines de mètres et des dizaines d'époques différentes parcourus, et tout reste fluide, parfaitement chorégraphié, très organisé. C'est très vite chiant en général, ce genre de films conceptuels, et l'idée, n'importe qui aurait pu la trouver. Après, avoir le courage de passer à l'acte, c'est autre chose... Je crois qu'avant Sokourov, seul Hitchcock avait tenté le coup avec La Corde en 1948, mais c'était un faux plan-séquence. J'ai aussi vu un film à Cannes l'année dernière qui s'appelait PVC-1 je crois, complètement raté.

Dans L'Arche Russe, le concept a le mérite d'être totalement justifié. Car ce que Sokourov veut filmer en fin de compte, c'est le Temps lui-même, en retraçant 300 d'Histoire de la Russie en à peine 95 minutes. Filmer le temps et l'Histoire impose donc une certaine continuité, d'où le plan-séquence. Les raccords auraient rompu toute continuité, la logique du film n'aurait pas été respectée. La caméra parcours ainsi avec une grâce inouïe les dédales de L'Ermitage comme si elle parcourait les dédales du Temps, passant d'une époque à une autre, revenant en arrière puis bondissant 100 ans plus tard. Le temps s'arrête, se dilate, s'accélère, ralentit, les frontières entre le présent et le passé sont brouillées, elles n'existent plus. Au-delà de l'aspect "cours d'histoire de la Russie" un peu pompeux, Sokourov interroge notre rapport au passé et expérimente le pouvoir du Cinéma sur le Temps.

Le film a l'intelligence d'aller au-delà de son concept, de passer outre la prouesse technique, la faire oublier au profit de la réflexion philosophique. Alexandre Sokourov nous place à l'intérieur de lui-même, en caméra subjective tout le long du film. Sa voix (peu enthousiaste) ne cesse de résonner dans un flot de parole permanent. Invisible aux yeux des autres, sauf à ceux d'un mystérieux diplomate français, il parcours L'Ermitage, perdu au milieux de ces tableaux par milliers, ces costumes magnifiques, ces murs écrasants. Autour de lui, un torrent d'images et de sons, le torrent du Temps qui coule tantôt d'amont en aval, puis d'aval en amont, s'arrêtant parfois. La caméra est sans cesse en mouvement, elle "fait" elle-même le montage, elle zoome, tournoie, recadre continuellement - incarnation du regard fasciné du cinéaste pour tout ce faste. L'Arche Russe est un émerveillement de chaque instant, un voyage fantastique et passionnant à travers l'Histoire entre les murs chargés de souvenirs du musée de L'Ermitage. Le final, gigantesque bal de couleur est un sommet de beauté.

"Nous sommes destinés à naviguer éternellement, à vivre éternellement..."

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