pickpocket
"Oh, Jeanne, quel drôle de chemin il m'a fallu prendre pour aller jusqu'à toi..."


Singulière histoire d'amour que ce Pickpocket. Relatant le parcours initiatique d'un kleptomane égocentrique, le film a quelque chose de très littéraire. Ses dialogues déjà, sont écrits avec beaucoup de finesse, comme ceux d'un roman, il y a même quelques répliques qui sonnent comme des citations du genre "J'ai cru en Dieu, Jeanne, pendant trois minutes." Et puis le héros - mélancolique et tragique est définitivement très littéraire, entre le Mersault de Camus et le Raskolnikov de Dostoïevski. La réflexion que nous offre Bresson sur le limites fixées par les lois se rapproche de la thèse de Crime et Châtiment (le rapprochement avec cette oeuvre est d'ailleurs souvent fait au sujet de ce film), cette idée qui fascine Michel comme quoi "des hommes capables, indispensables à la société" seraient "libres d'échapper aux lois". Il y a aussi cette idée de destin et de hasard propre à la tragédie antique, et cette froideur, ce côté machinal qui rappelle Le Nouveau Roman et plus particulièrement Les Gommes de Robbe-Grillet.

Le film de Bresson est un matériau brut, il refuse tout esthétisme, toute poésie et tout onirisme, les cadrages sont très ciselés, on-ne-peut-plus précis, la mise en scène est sobre mais élégante, les éclairages sont réalistes au maximum.  Par son flot d'images, Pickpocket semble créer un mouvement continu, un rythme régi par la virtuosité du montage. En fait, le film lui-même est un mouvement rectiligne, allant d'un point A (le Crime) à un point B (le Châtiment et la découvert de l'Amour et de la Morale) avec une logique implacable. Tout ça est un peu raide à mon goût, et le jeu d'acteur froid et distancié un peu trop "balai dans le cul" n'arrange rien. Mais c'est voulu, c'est dans la logique du reste, et l'effet est saisissant. Ce que Bresson semble viser en fait, c'est le Sublime, l'invisible, l'illimité, il veut aller au-delà du cadre pour saisir l'infini. Au-delà du constat pessimiste sur la noirceur du monde, au-delà de l'étalage - passionnant ceci dit - des techniques des pickpockets, au-delà de toute psychologie, de tout récit, au-delà de toute politique. Toute une théorie du Cinéma en  à peine 75 minutes de film. Fascinant.

Je renonce à en parler plus longuement, je crois avoir dit assez de conneries comme ça. Il y a des films qui me dépassent... Après avoir été déçu par Au Hasard Balthazar, me voilà sûr du génie de Bresson en tout cas !

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