29 juillet 2008
La Nuit - Michelangelo Antonioni (1961)
Y'en a qui ont la classe, d'autres pas. Antonioni l'a, définitivement. Chaque plan de La Notte est une merveille. Le cinéaste pousse le plus possible son esthétique vers l'épure, les lignes directrices sont très marquées, la construction des plans est géométriquement parfaite, les éclairages sont superbement dosés. Pourtant, ça n'est jamais bêtement esthétisant, ce goût lyrique pour la forme pure n'est jamais vain - pas comme chez Wong Kar Wai, par exemple, qui semble pomper pas mal chez Antonioni niveau motifs quand on voit ce film. La beauté plastique de La Notte est toujours signifiante, évidente. Froide aussi, mais volontairement. Les personnages évoluent dans des décors presque déshumanisés, trop sophistiqués, vides de sens. Quand Jeanne Moreau (belle à se damner) évolue dans Milan, elle vient toujours briser la géométrie du plan et du décor, elle est perdue et comme invisible aux yeux des autres.
Le pitch se résume à l'errance d'un couple au bord de la rupture le temps d'une journée. Le matin, visite d'un ami mourant à l'hôpital. Moreau s'en va et pleure, Mastroianni se fait draguer par une nympho folle furieuse. L'après-midi, dédicace de bouquins pour Mastroianni, flâneries désepérées dans les rues de Milan pour Moreau. Le soir, le nightclub où une danseuse Noire subjugue Mastroianni. Puis la nuit se passe chez de riches amis où tous deux flirtent. Le matin venu, Lidia annonce à Giovanni qu'elle aimerait mourir, qu'elle ne l'aime plus. Puis il y a cet instant bouleversant où, après la lecture d'une longue lettre d'amour dans un pré, Giovanni demande "De qui est cette lettre ?". "De toi." répond sa femme. Puis il s'enlacent, Moreau résiste puis se laisse faire finalement. Désespérément unis, ils se débattent dans les ruines de leur amour. La caméra les abandonne. Encore une fois, Antonioni, touché par la grâce, termine son film de la façon la plus magistrale qui soit. On en pleurerait presque. La froideur abstraite de l'ensemble suffit de nous achever, et on en sort accablé de tristesse.
Peu d'action donc, peu de sentiments aussi - au point que le film semble un peu longuet sur la fin. Les personnages semblent agir par dépit, ils se croisent et se recroisent sans arriver à véritablement communiquer (l'incommunicabilité entre les êtres, grand thème de l'oeuvre d'Antonioni), errant sans conviction comme des fantômes vidés de toute substance. Antonioni sonde le mal-être de l'âme humaine avec sa caméra, sans jamais verser dans le cinoche psychologique à deux balles. Avec ses images, il raconte le désespoir, sans forcément recourir aux mots. Chez lui, le silence est bien plus éloquent que les flots de parole. Du Cinéma ardu et intellectuel, à ne pas regarder si vous êtes dépressif ou fatigué...
18 juillet 2008
Zabriskie Point - Michelangelo Antonioni (1970)
L'Utopie
Désordre social, désordre politique, désordre rythmique, désordre sonore, désordre visuel, désordre narratif et scénaristique... Zabriskie Point est un film fait de désordre(s) et d'explosions. Panoramiques
rapides, travellings bruts de décoffrage, cadrages expérimentaux,
raccords irrationnels et inattendus, couleurs saturées, zooms violents,
variations de style, alternances incessantes de silence et de musique tonitruante, narration
tantôt rapide, tantôt très lente... Le désordre est total dans ce monde brutal et confus, envahi par les panneaux publicitaires.
A la fin des sixties, les Etats-Unis sont au bord de la guerre civile et tentent tant bien que mal de contenir les révoltes estudiantines qui éclatent un peu partout. C'est dans ce climat de désordre que deux jeunes gens se rencontrent et partent s'évanouir dans le désert, dans les dunes de Zabriskie Point plus précisément. La jeune fille, Daria (magnifique inconnue), secrétaire plutôt hippie sur les bords partie rejoindre son patron à Phoenix, semble perdue. Puis elle laisse tomber sa carte sur la banquette arrière, semblant finalement avoir envie de se perdre dans ce désert, de plonger dans l'inconnu. Le jeune homme, Mark, lui, est en cavale. C'est en quelque sorte le reflet du cinéaste. Etudiant rebelle et marginal, il préfère l'action aux longs discours marxistes. Pour lui, la révolution ne se fait pas par les mots. Il vole un avion sous les yeux de la tour de contrôle et s'envole vers le désert. La rencontre magnifique et très érotique de l'avion et de Daria fait penser à La Mort aux trousses - d'ailleurs, étonnamment, l'ombre d'Hitchcock plane incontestablement sur le film. Les deux jeunes gens semblent se plaire ensemble, ils vont chercher de l'essence pour l'avion en voiture. Puis, seuls au Monde tels des Adam & Eve modernes dans les dunes de Zabriskie Point, ils fantasment une orgie gigantesque et poétique - séquence saisissante et réellement marquante où les Hommes semblent revenir à des instincts primaires, tels des bêtes qui se roulent nues dans le sable à la recherche du plaisir charnel ultime et immédiat. L'errance métaphysique de Mark et Daria se termine mal. Le film avoue son échec et sa fragilité, la jeunesse est impuissante tout compte fait, et la révolution n'est que fantasmatique, à l'image de cette formidable explosion imaginaire finale, attentat chimérique contre "l'individualisme bourgeois" où toute la futilité de la société de consommation vole en éclats, au ralenti, sur une musique hallucinante de Pink Floyd (époque Syd Barrett).
Michelangelo Antonioni, pour son unique film uniquement financé par des fonds américains, réalise ici une oeuvre infiniment poétique, pleine de bruit et de fureur, qui associe à la perfection histoire collective et abstraction, message socio-politique universel et errance introspective métaphysique et contemplative. Le film prend le pouls de la société américaine à un moment critique de son histoire, il analyse les soubresauts d'un monde en mutation. Encore plus pertinemment qu'Easy Rider, Zabriskie Point aborde avec finesse mais aussi pessimisme les problèmes de son temps. On sent une volonté très forte de changer la société par l'art et par l'amour, mais tout ça n'est qu'utopie malheureusement. Le tout prend des allures de trip psychédélique et expérimental qui finit par exploser métaphoriquement, comme pour évacuer un trop-plein - trop-plein d'images, trop-plein de couleurs, trop-plein de colère. Une expérience cinématographique extrême et unique qui continue d'influencer nombre de cinéastes (Van Sant, Dumont...). Zabriskie Point est un chef d'oeuvre. Antonioni est grand.
Y'a juste un truc qui est chiant avec les films d'Antonioni, c'est que
c'est trop silencieux. Du coup quand t'as pas mangé à midi, t'as bien
l'air con quand tout le monde entend ton ventre gargouiller en plein
blanc... Heureusement d'un côté que les gens soient plus attirés dans
les salles par des daubes comme Narnia et le Prince Casse-couilles, y'a
moins de monde pour se foutre de ta gueule comme ça
...




