21 juillet 2008
Trilogie Le Parrain - Francis Ford Coppola (1972 - 1974 - 1990)
Spleen et idéal
Le Cinéma de Coppola a quelque chose de baudelairien. Ses personnages sont rongés par le spleen, tourmentés par la peur du temps qui passe inexorablement. Kurtz, Motorcycle Boy, Michael Corleone, Dracula, Peggy Sue... Même malaise, même trouble face à l'abîme du temps. Coppola a toujours dit qu'il y avait une logique dans son oeuvre, que tout prenait forme au fur et à mesure, que chaque film rajoutait une pierre à l'édifice qu'il construit depuis le début de sa carrière. Et effectivement, chaque pierre à l'édifice pousse plus loin la réflexion en suivant la logique du reste. La trilogie du Parrain ne déroge évidemment pas à la règle. Avec le formidable best-seller de Mario Puzo (qui a également co-écrit le scénario des films), le cinéaste a trouvé un écho très fort à ses obsessions, et malgré la visée plutôt commerciale du projet, la trilogie du Parrain est une oeuvre on-ne-peut-plus personnelle. Michael est un peu le double déformé de Francis. Mégalomane, sans cesse en conflit avec sa famille et tiraillé par une mélancolie sourde qui lui ronge l'âme, Michael se terre dans une solitude égoïste et despotique - les ressemblances entre le cinéaste et son personnage principal sont nombreuses, Coppola met beaucoup de lui dans ce personnage qui n'est pourtant pas sorti de son imaginaire à lui à l'origine mais de celui de Puzo.
Jeune
vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, Michael garde ses distances avec
sa famille de mafieux au début du premier épisode, "c'est ma famille,
ce n'est pas moi" dit-il à Kay sa compagne. Mais quand des mafiosos
s'attaquent à son père puis à son frère, il commet l'irréparable et ne
peut plus se défaire désormais de ses responsabilités. Il devient
la Famille, prend la tête de ses affaires douteuses jusqu'à devenir un
Parrain beaucoup moins magnanime que son père, voire même vachement
craignos. Alors qu'il s'était juré de ne jamais s'occuper des affaires
de sa famille, Michael y plonge en plein dedans, la tête la première,
et fait bien pire que ce qu'il déplorait auparavant, allant même
jusqu'à ordonner la mort de son propre frère à la fin du deuxième volet
- écho au conflit qu'aurait eu Coppola avec son propre frère. Dans le
troisième épisode, on retrouve un homme brisé, plus pragmatique,
inquiet et diabétique, qui ne supporte plus le poids de ses péchés et
tente de se racheter aux yeux de sa femme et de ses enfants, et surtout
aux yeux de Dieu. La conclusion est pessimiste, déchirante, Michael
Corleone est le héros tragique par excellence.
Chaque volet de la trilogie a une personnalité très forte et sensiblement différente des autres, un style particulier, une atmosphère unique. Dans le premier épisode, la magnifique photographie de Gordon Willis est très sombre et joue habilement avec les clairs-obscurs, créant ainsi une ambiance ténébreuse et sinistre. Derrière les allures de fresque familiale viscontienne à grand spectacle se cache une réflexion finement philosophique sur le pouvoir et une insondable nostalgie. Le jeu flegmatique et mémorable de Marlon Brando, tout en douleur contenue, trahit un dégoût de la vieillesse, un effroi face à la Mort qui approche. Chaque expression du comédien semble hantée par le spleen, jamais le visage d'un acteur, malgré le maquillage et la particularité des éclairages, n'aura été aussi éloquent. Parfois, dans un élan lyrique, le film s'envole et bouleverse, souvent dans les scènes les plus sobres visuellement, comme celle où le Parrain meurt dans sa plantation de tomates alors qu'il était en train de jouer avec son petit-fils. La grâce surgit parfois, fulgurante, magnifique, en plein milieu d'un plan, dans l'élégance d'un mouvement de caméra, la délicatesse d'une lumière, la beauté funèbre d'une note de musique de Nino Rota, le geste d'un acteur. Les cadrages sont amples pour saisir dans son ensemble la poésie d'un mouvement, d'un décor, d'une effusion de sang. Et la violence jaillit quelquefois quand on ne s'y attend pas, Coppola la filme à distance, froidement, et la rend ainsi plus effroyable et pernicieusement poétique encore. Le Parrain est une oeuvre indéniablement romantique.
Dans le second volet, Coppola va encore plus loin dans ses obsessions romantiques. Plus lent, plus contemplatif aussi, Le Parrain 2 est plus explicitement mélancolique, plus désespéré, plus bouleversant aussi. Alternant deux époques qui se font habilement écho (la jeunesse de Vito Corleone, interprété par le formidable DeNiro, et les affaires de Michale Corleone d'autre part qui vont en se dégradant), le film est particuilèrement ambitieux, très long (plus de 3 heures 15), très riche. On voit que ça ne manque pas de moyens, du coup la reconstitution du New York des années 1910 (pour la partie avec DeNiro) est très réussie et tout à fait crédible. Esthétiquement, c'est encore plus soigné que le premier volet, encore plus travaillé, moins sombre surtout. Il y a plein de couleurs cette fois, c'est très fastueux, trop fastueux, comme pour souligner l'artificialité de l'univers de Michael, la futilité des biens matériels face à son chaos familial, sentimental et psychologique. La mélancolie est ici plus palpable, elle finit par étouffer et bouleverser, le spleen est partout, dans chaque plan, chaque regard, chaque geste. Le final est un immense moment de Cinéma inoubliable. Le manque d'élégance du montage prend tout son sens vu à travers le prisme du désordre qui s'insinue dans la vie trop bien rangée de Michael, la violence des raccords est comme une attaque permanente du Destin contre lui, un coup asséné par Dieu lui-même pour l'affaiblir et le détruire.
Cette dimension tragique prend une importance capitale dans le troisième et dernier volet. Le Parrain 3
est le plus intime de la trilogie, les cadrages sont plus serrés
qu'auparavant, Coppola tente de saisir les émotions au plus proche de
ses personnages. L'ambiance est assez mystique, Michael se retrouve
métaphoriquement face à Dieu et à sa Mort et tente de racheter ses
péchés, avant de se rendre compte que la religion est elle aussi
corrompue. Il finit vieux et désespérément seul, meurt seul au milieu du champ, la
caméra elle-même semble l'abandonner, elle se place le plus loin
possible, dans un élan tragique absolu. Plus qu'un simple épilogue, ce
film est le plus touchant des trois. Son côté moderne est en total faux
raccord avec les deux autres volets et impose une certaine distance au
début du film, on ne reconnaît pas totalement les personnages que l'on
connaissait. Puis au fur et à mesure que l'histoire avance, on s'y
attache à nouveau, Michael le tortionnaire devient même sympathique
dans sa détresse. Et le poids de la fatalité se fait de plus en plus
écrasant et finit par l'emporter. Sofia Coppola, dans le rôle de la
fille de Michael, est très poignante et l'instant de sa mort est un
moment de Cinéma d'une beauté renversante. Le silence, puis les cris de
Diane Keaton, la musique qui surgit enfin, et Pacino, la bouche grande
ouverte, dans un état de souffrance absolue, tétanisé, n'arrivant pas
à sortir le cri de douleur qui le tiraille. Puis le cri retentit, et là
impossible de retenir une petite larme. Un grand et terrible moment de
Cinéma qui clôt de la plus belle et la plus triste des manières ce qui
reste pour moi la meilleure saga de l'histoire du Cinéma. Mes respects,
mister Coppola !


